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Initier le détachement
Texte publié dans le magazine "Molosses News" n°39 de
Octobre/novembre 2005.
Le molosse qui ne sait pas rester seul
Le chien est un animal social et friand de contacts, mais il
peut néanmoins rester seul et se reposer tranquillement en
attendant le retour de ses maîtres. Encore faut-il lui avoir
offert de découvrir qu’il peut vivre autrement que collé à leurs
basques.
L'histoire de Vanina
Superbe femelle dogue de Bordeaux, Vanina est décrite par ses
maîtres Flora et Marc, comme très sociable, affectueuse et
joueuse. L’ennui c’est qu’elle ne supporte pas de rester seule
et le fait savoir avec des gémissements ou des hurlements.
En l’absence de ses maîtres, il lui arrive aussi de mordiller et
déchiqueter des coussins, vêtements, revues, ou livres qu’elle
trouve à sa portée. Parfois elle ne se contient plus, et sème
urines et selles au cours de ses déambulations anxieuses, quand
elle ne se met pas à lécher une de ses pattes qui n’a maintenant
plus de poils.
Tous ces comportements n’étant rien d’autre que les signes d’une
immense détresse de solitude.
Quand j’arrive chez ce jeune couple, je suis accueillie par leur
gentille molosse de 18 mois paisible et confiante, qui va
rapidement se lover entre ses maîtres installés sur le canapé.
Je laisse mes clients me dire leur épuisement (nerveux et
financier !) et me narrer la longue liste des « méfaits » de
Vanina.
A maintes reprises, je la vois du museau ou de la patte,
solliciter successivement l’un et l’autre de ses maîtres, et
recevoir automatiquement leurs regards, caresses ou paroles
rassurantes.
Quand Marc va me préparer le café qu’il vient de me proposer, je
vois Vanina qui immédiatement lui colle aux talons. Il revient,
fièrement accompagné de sa chienne, en me disant que Vanina lui
est très attachée et qu’il ne peut pas faire un pas sans elle !
Sur ce, le téléphone sonne et Flora va répondre avec Vanina à
ses basques… La jeune femme revient en me soulignant aussi
fièrement que Marc auparavant, qu’elle ne peut changer de pièce
sans que sa chienne la suive.
Flattés tous deux de susciter un si bel attachement, ils ne se
rendent pas compte que se laisser suivre constamment de cette
manière, maintient Vanina dans une grande dépendance qui la
plonge dans un vide insupportable quand ses maîtres s’absentent.
Bonne volonté et maladresses
«Depuis que nous avons Vanina, poursuit Marc, nous avons tout
déployé pour qu’elle ne reste pas seule, ou alors vraiment un
minimum de temps. Quand rarement nous devons nous absenter tous
deux, c’est facile de la confier parce qu’elle est très
gentille. Mais chez les gens qui habituellement la garde
volontiers quelques heures, elle est vite impatiente du fait de
notre absence. Jusqu’à maintenant Flora ne travaillait pas, mais
elle vient de trouver un emploi, et nous ne savons pas comment
faire avec Vanina. On nous a conseillé de la mettre dans une
boîte de transport, pour qu’elle ne puisse pas détruire ou
salir. Cela n’empêchant pas ses hurlements, on nous conseille de
plus, la muselière ou le collier anti-aboiement ».
« Nous voilà désespérés, continue Flora, car nous ne supportons
pas l’idée d’infliger tout cela à Vanina 8 heures durant, même
si je peux rentrer à midi pour déjeuner et la sortir».
Au cours de l’entretien, Flora et Marc me relatent les premières
semaines de Vanina dès son adoption.
Ils m’expliquent par exemple, comment ils ont laissé leur petit
chiot dormir avec eux, tellement sa détresse était grande
(pleurs et gémissements à fendre l’âme dans la cuisine !) Et
puis comment ils n’ont pas eu le cœur, passé les premières
semaines, de lui proposer d’aller dormir dans son panier hors de
la chambre.
Ils ajoutent comment à vouloir prendre soin de sa socialisation,
ils ont emmené Vanina absolument partout avec eux, pour lui
faire faire un maximum de rencontres.
C’est le premier chien de ce jeune couple, et Flora et Marc,
soucieux d’offrir le maximum d’attention à leur petite molosse
en développement, n’ont pas pris garde qu’en l’habituant à leur
constante présence, celle-ci risquait de ne pas supporter la
solitude.
Quitter le lieu où il est né, sa mère, sa fratrie et ses
habitudes pour intégrer une famille nouvelle, est un grand
chambardement dans la vie d'un chiot. Cette perte de ses anciens
repères peut être traumatisante et il a besoin de la présence de
ses maîtres, de leurs soins et de leur affection pour faire tous
ses apprentissages de la vie avec eux. C’est au long de ces
premiers instants passés avec le chiot que celui-ci peut prendre
confiance dans sa nouvelle vie et tisser de nouveaux liens, en
déplaçant l’attachement à son ancien groupe sur le nouveau. A
noter qu’afin de limiter un attachement unique et intense à une
seule personne, différents membres de la famille peuvent
s’occuper du chiot. Sinon il considère cette personne
comme un substitut maternel que seule sa présence sécurise, et
manifeste sa détresse lorsque cette pseudo mère s’éloigne.
Si le chiot est très jeune (l’âge minimum légal de vente étant 8
semaines) on peut choisir de le faire dormir dans la chambre
pour atténuer son désarroi, en veillant cependant à ce qu'il
reste dans son panier et pas dans le lit.
Le
fait de n'être pas isolé le rassure, il peut dormir (ses maîtres
aussi ! de plus quand un chiot dors la nuit, il est propre) au
lieu de gémir, hurler, et déambuler et faire ses besoins un peu
partout.
Cette situation doit être provisoire, car pour assurer le
bon équilibre futur du petit molosse, passé 2 ou 3 semaines, il
faudra amorcer le détachement, en le faisant dormir dans son
panier, éloigné progressivement jusque dans une autre pièce. Un
chiot de 3 mois ou plus, peut ne rester dans la chambre que
quelques jours, le temps d’évacuer un peu le stress de son
"déménagement" et reprendre confiance. Pour qu’un chiot commence
à s’habituer à être un peu seul, cette mesure est la première à
prendre, sans suivre l’exemple de Flora et Marc.
A
ce 2ème stade, s’il y a quelques pleurs il faudra les
ignorer, mais ne surtout pas sanctionner le chiot comme il est
souvent conseillé : en le « secouant tenu par la peau du cou,
soi-disant comme sa mère » ! Un chien ne fait cela que pour
tuer une proie ! C’est donc bien plus qu'une sévère agression.
Je
rappelle que tout exercice de brutalité sur un chiot (et un
chien plus tard) est une bien piètre technique d’apprentissage !
car à part faire passer sa colère sur lui, on ne lui apprend pas
un autre comportement que celui pour lequel on le rudoie.
Il y a bien des moments où l’on doit s’absenter et de nombreux
endroits où l’on ne peut se rendre accompagné de son molosse. Il
faudra donc bien qu’il sache attendre paisiblement à la maison
le retour de ses maîtres et l’on doit graduellement continuer
d’y préparer le chiot.
Les bons plans:
(conseils à mettre en place dès l'acquisition d'un chiot ou avec
un adulte qui n'a pas appris à rester seul sans stress)
-
Prenez l’habitude de vaquer à quelques courtes occupations
dans une pièce en maintenant le chiot (ou le chien adule) dans
une autre, afin de l’exercer à être un peu seul en journée
lorsque vous êtes présent dans la maison. Le temps de prendre
une douche, aller aux toilettes, ou passer un coup de fil,
ignorez complètement les éventuels pleurs et si le chien/chiot
est calme, réapparaissez sans en faire un événement,
c'est-à-dire sans lui prêter attention. Petit à petit allongez
le temps passé dans les autres pièces, puis sortez pour de
rapides courses, toujours sans porter attention au chiot ni au
départ ni au retour (en restant neutre devant les effusions de
joie) L'animal se familiarise ainsi progressivement à vos
allées et venues, et constate que vos absences sont toujours
suivies de retour.
-
Dans le quotidien de la relation, abstenez-vous de répondre
aux multiples sollicitations de caresses ou de jeux du chien
ou du chiot.
Soyez à l’initiative de tout échange et n’abusez pas des
contacts avec votre petit compagnon qui sera ensuite d’autant
plus en manque quand vous serez absent. C’est l’exemple de
Vanina, qui collée en permanence à ses maîtres et recevant
trop de réponses à ses constantes demandes d’interaction, se
retrouvait incapable de gérer le vide immense et brutal
produit par leur absence.
Maintenir le chien dans un lien de dépendance excessive le
conduit à un inévitable désarroi quand ses êtres d’affection
s’absentent.
L’enfermement dans une cage avec le collier anti-aboiement ne
propose pas de soulager l’animal de sa détresse, mais risque au
contraire d’aggraver sa confusion.
Par contre l’aide d’un comportementaliste peut s’avérer
nécessaire pour mettre en place préventivement les bonnes bases
d’une relation harmonieuse avec un chiot. Ou bien pour faire
évoluer un molosse adulte qui n’a pas appris à rester seul, vers
davantage d’autonomie, comme Flora et Marc qui se sont investi
dans cette démarche de respect pour Vanina.
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Danièle Mirat |